Accompagnateur de la Catastrophe ? Pour une Modélisation Oppositionnelle

La peur, ou la sensation malheureuse de n’être jamais entendu lorsqu’on est chercheur travaillant sur de grandes questions de société, est très répandue. Plus rares sont les chercheurs qui expriment la peur que leur travail soit en fait contre-productif et participe dans les faits à exacerber les problèmes qu’ils étudient. J’ai souvent cette peur avec l’ACV, et plus généralement la modélisation des relations entre l’Humanité et l’Environnement. Je suis perturbé par cette peur, car jeune, j’avais été hanté par l’inquiétude de Sartre – Que veut dire écrire dans un monde qui a faim ? -, qui résonnait en moi et qui m’a fait choisir une discipline en prise directe avec ce monde et ses souffrances. Paradoxalement, cette inquiétude en est peut-être décuplée, car la littérature sert au moins à la beauté du monde. Si modéliser et quantifier le monde ne servait même pas à le changer, alors ce serait une occupation parfaitement odieuse. Je pense à la dernière thèse de Marx sur Feuerbach, critiquant l’idéalisme et le matérialisme incomplet qui occupent la première moitié du 19ème siècle philosophique : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, mais ce qui importe, c’est de le transformer. » (Marx, 1845). 

 

 

SCIENCES OPPOSITIONNELLES

L’église puissante combattait l’essor des sciences naturelles, brûlant Giordano Bruno, enfermant Galilée, combattant Darwin, parce qu’elles remettaient en cause sa mythologie et donc sa puissance. L’avènement de la bourgeoisie glorifie les sciences naturelles car elles permettent le développement des forces productives, l’augmentation de la productivité et des profits associés et donc de la puissance de la bourgeoisie. La sociologie, si elle n’est pas mise au service de la publicité, de la fabrique du consentement et du maintien de l’ordre, est l’ennemie de l’ordre bourgeois parce qu’elle éclaire la fausseté des mythes capitalistes et néo-libéraux. Les sciences humaines et naturelles partagent une quête de connaissance éclairant le fonctionnement du monde. Mais la plus grande part de la connaissance apportée par les sciences naturelles n’entre pas en opposition avec l’ordre bourgeois, qui peut l’utiliser à son avantage. Au contraire, les sciences humaines étudiant les organisations sociales invalident les fables soutenant l’ordre bourgeois : méritocratie, valeur travail (de l’autre), nécessité naturelle des inégalités sociales, racisme etc. En cherchant le vrai, ces sciences rentrent en opposition avec le monde faux comme décrit par Adorno, et central dans la pensée de Lagasnerie. Elles sont oppositionnelles par le seul fait de chercher à faire apparaitre des vérités ensevelies par l’aliénation et la domination qui régissent le rapport au monde des humains dans leurs organisations sociales. S’engager dans une démarche de vérité, c’est déjà se positionner en opposition. Alors apparait clairement le pléonasme de « l’engagement », de l’intellectuel ou du scientifique engagé.

Aujourd’hui, la plus oppositionnelle des sciences naturelles est sans doute la science de l’environnement. L’astronomie n’a plus le même potentiel qu’au temps de Giordano Bruno. Les dominations actuelles ne reposent plus sur le géocentrisme biblique. L’effondrement du vivant et des conditions d’habitabilité de la Terre constituent en revanche des vérités plus dérangeantes pour l’ordre capitaliste. Les sciences du climat et de l’environnement plus largement sont les premières cibles du mouvement fasciste MAGA, aboutissement du capitalisme américain exacerbé dont son ambassadeur momentané George Bush clamait déjà au Sommet de Rio en 1992 que le « mode de vie américain n’était pas négociable ». Les sciences humaines sont évidemment aussi violemment attaquées tout comme en France, dans une autre mesure, où la traque de « l’islamo-gauchisme » (concept complotiste sans contour, nouveau « judéo-bolchevisme » de l’époque) à l’université est un thème récurrent.  Cette traque a atteint un sommet avec les annonces d’enquête sur la place de cette mouvance hypothétique dans la recherche française demandée par la Ministre de La Recherche et de l’Enseignement Supérieur Mme Vidal en 2021. 

La suspicion portée aux universitaires, qui produiraient sciemment des discours au service des parasites que sont les groupes sociaux les plus dominés et qui seraient des agents de division de l’unité nationale et des ennemis de l’intérieur, est une composante fondamentale de la dynamique réactionnaire du capitalisme tardif qui épouse volontiers l’anti-intellectualisme.

Une fois ce cadre posé, comment-se fait-il qu’une discipline scientifique comme l’écologie industrielle et plus particulièrement l’Analyse de Cycle de Vie (ACV) soient tant dans l’ère du temps ? Née dans les années 80, théorisée solidement dans les années 90, l’ACV a rapidement conquis les sphères académiques, industrielles et institutionnelles comme en témoigne la multiplication des cabinets d’études en ACV, les branches dédiées au sein des grandes entreprises, ou les efforts de législation autour de Product Environmental Footprint à l’échelle de l’Union Européenne. On pourrait s’étonner au vu du contexte énoncé plus haut qu’une discipline qui combine sciences de l’environnement, sciences de gestion et de l’économie et sciences humaines soit si légitimisée. Sur le papier, la discipline ACV et ses développements constituent en effet une science de l’impact environnemental de notre système productif, et pourrait donc poser problème aux propriétaires des industries les polluantes. De même, la nécessité de mobiliser l’éthique environnementale, essentielle pour déterminer les domaines de protection considérés et les pondérations entre impacts environnementaux, mais aussi la comptabilité, l’économie, jusqu’à d’autres sciences humaines dans ses développements les plus poussés, pourrait faire de la modélisation ACV un domaine particulièrement oppositionnel. Une oppositionalité qui encore une fois, sans engagement supplémentaire, met à mal la fausseté du monde, et fait de la pratique scientifique une opposition de fait.

Force est de constater que l’engouement ACV-ique semble indiquer une bonne acceptation de la pratique. Cela ne signifie pas que l’ACV ne peut pas être oppositionnelle, et qu’elle ne l’est dans certains cas comme nous allons le voir. Néanmoins, dans sa pratique la plus courante, elle ne menace rien d’établi et est majoritairement inoffensive pour les structures qui exacerbent la destruction du monde et des sentients. Essayons donc de voir pourquoi, et comment elle pourrait le devenir.

DISCOURS DE REPONSABILITé

Dans l’écrasante majorité des cas, l’ACV attribue des impacts à des produits/services, ou à des demandes pour ceux-ci, et l’impact est porté par le consommateur final.  La vision du monde associée est donc compatible avec le discours néo-libéral d’un marché où les entreprises ne font que répondre à des demandes d’individus parfaitement libres aux consommations plus ou moins vertueuses. « Pour que ça ne se vende pas, il suffit de ne pas acheter. », et si on détermine ce qu’il ne faut pas acheter, on pourra le dire aux gens. S’ils l’achètent quand même, ils seront moralement en faute. L’entreprise qui vend le produit n’est nullement fautive, elle est même vertueuse puisqu’elle répond à la demande de consommateurs. L’empreinte environnementale personnelle attribue à chaque individu «son impact » et celui-ci provient de sa consommation et de rien d’autre. Un actionnaire faisant pression pour des campagnes de marketing afin de booster les ventes d’un produit n’en verra pas son « empreinte environnementale » augmenter. Mais pourquoi pas ? Si l’on est prêt à dire qu’un consommateur est responsable en achetant un produit, c’est parce qu’on postule que sans sa demande, le produit et les impacts associés n’auraient pas lieu. C’est notamment cette vison contrefactuelle qui domine dans l’approche conséquentielle de l’ACV où un acteur est responsable à la mesure des conséquences de sa décision (Weidema et al., 2018). La conséquence est définie en faisant appel à une situation contrefactuelle dans laquelle la décision étudiée n’aurait pas eu lieu. Si la pression de l’actionnaire mène à ce que 1000 consommateurs de plus achètent le produit, le monde contrefactuel sans la pression de l’actionnaire est bien un monde avec un niveau d’impact inférieur. L’impact qu’on attribue normalement à chaque nouveau consommateur devrait appartenir à l’empreinte de l’actionnaire, puisque sans lui ils ne seraient pas devenus consommateur. Et cet actionnaire a peut-être mis la pression pour booster ses dividendes parce qu’il se sent malaimé par son père qui lui a toujours fait comprendre qu’il préférait son frère qui avait mieux réussi en affaires. C’est donc le père qui est responsable de l’impact de ces 1000 consommateurs, puisque sans son attitude, son fils n’aurait pas agi ainsi.

On le voit, les chaines de causalité sont infinies, et la détermination des conséquences nécessite de faire appel à des scénarios contrefactuels auxquels nous n’avons pas accès. Qu’aurait fait le fils si le père n’avait pas manifesté plus d’affection à son père ? Qui nous dit qu’il n’aurait pas développé un complexe de supériorité à la place du complexe d’infériorité, qui l’aurait poussé à presser encore plus sa boîte pour en extraire tout le dividende qu’il mérite ?

La notion de responsabilité est constitutive des fictions sur lesquelles repose l’ordre de notre société.  C’est peut-être une fiction nécessaire pour certains, mais elle n’est pas une vérité du monde physique. Comme développé longuement par Weidema et al. (2018), il n’y a pas de manière objective de définir où la responsabilité s’arrête. C’est pourquoi la norme ISO 26000 qui définit la responsabilité (au sens utilisé pour la Responsabilité Sociale et Environnementale (RSE)) via la notion de sphère d’influence comme la « range/extent of political, contractual, economic or other relationships through which an organization has the ability to affect the decisions or activities of individuals or organizations” (ISO 26000:2010, Clause 2.19)” est elle-même sujette à débat au sein des instances internationales en charge du déploiement des normes ISO autour de la responsabilité sociale. Un rapport spécial mandaté par l’ONU pour clarifier le concept de sphere d’influence comme socle à la responsabilité sociale concluait en 2008 que la notion de “sphere of influence is too broad and ambiguous a concept to define the scope of due diligence with any rigour”  particulièrement parce que la notion  “conflates two very different meanings of “influence”. One is “impact”, where the company’s activities or relationships are causing human rights harm. The other is whatever “leverage” a company may have over actors that are causing harm or could prevent harm.(Ruggie, 2008; Clause 12). Le rapporteur défend tout de même que la notion de sphère d’influence comme socle de la responsabilité est une « métaphore utile d’un point de vue général » pour les organisations, soulignant ainsi le caractère fictif, métaphorique, construit à posteriori, des notions de responsabilité.

On peut encore une fois faire appel ici aux penseurs de l’Abolitionnisme Pénal pour dépasser la notion de responsabilité. Le parallèle est d’autant plus pertinent que la responsabilité du consommateur comme c’est la norme tacite en ACV est quasiment synonyme de culpabilité du consommateur. Une certaine pratique de l’ACV, principalement attributionnelle, typiquement dédiée à l’affichage environnemental sur les produits et aux calculateurs personnels d’empreinte environnementale, est semblable à une enquête policière cherchant à déterminer qui est responsable des dommages environnementaux observés.

La sociologie nous montre qu’il est illusoire de manipuler des notions de responsabilité et de culpabilité pour comprendre et chercher à éviter des évènements dits criminels qui ne sont que des émergences de situations sociales multidéterminées. Si des individus plongés dans une même situation d’existence tendent à produire les mêmes actions, alors il est vain de parler de responsabilité des individus pour ces actions, puisque c’est la situation qui est la cause. Si les taux de suicide sont stables à conditions d’existence équivalentes comme le montrait Durkheim, c’est bien que le suicide est une réalité sociale plus qu’individuelle. Les probabilités des parcours de vie individuels font émerger une constante sociale, comme des billes rebondissant chaotiquement, aléatoirement en apparence, sur une combinaison donnée d’obstacles finiront par former ensemble, un tas à la forme parfaitement prévisible (cf. la planche de Galton).

L’écologie industrielle nous montre qu’il est vain d’essayer d’isoler une responsabilité par la consommation, puisque tous les flux économiques et environnementaux peuvent être associés les uns aux autres au sein d’une économie. Chaque produit contient l’ensemble de l’économie. C’est l’ensemble de la société présente est passée qui soutient la production de chaque service. Dans la richesse des Nations, Adam Smith montre comment un simple gilet de laine contient le travail et l’ingéniosité d’une société entière au travail. Dans un stylo bic, il y a la connaissance cumulée de milliers de générations d’êtres humains, et des millions d’heures de travail, marchand ou non, cumulées. Toute la vie humaine est dans le stylo et l’attribution d’une part des impacts environnementaux à ce dernier, et à son consommateur, est forcément normative et à débattre.

Là où l’abolitionisme pénal propose une zemiologie, c’est-à-dire une science et une attention à la blessure à la place d’une justice fondée sur la recherche et la punition du coupable (De Lagasnerie, 2025), l’ACV peut tout à fait être utilisée de la même façon en la débarrassant de toute recherche de responsabilité. Elle prend alors une forme purement conséquentielle, se débarrassant des débats normatifs sur l’allocation de la responsabilité, et ne s’intéressant pas seulement aux conséquences de la consommation mais de n’importe quelle décision. Mais surtout, une telle ACV n’occupe pas tout l’espace de la planification écologique et sociale. Chaque décision a des conséquences, mais chaque décision surgit dans un système social multidéterminant, objet de la politique. La responsabilité fondamentale qui doit intéresser ici est celle de la structure, et donc celle des individus principalement responsables du maintien des structures.  Une même étude ACV démontrant que A est moins impactant que B, devra souligner que les institutions, les rapports de force, les dominations, les habitudes qui feraient que A soit plus consommé que B sont responsables de la l’impact supplémentaire associé à sa consommation. En fin de compte l’ACV ne serait plus une approche centrée sur la consommation des produits, mais bien sur les décisions et les structures. Je reprends encore une fois l’inspiration de Lagasnerie pour une justice qui se comporterait comme la médecine. Si la violence interpersonnelle doit être comprise par son taux d’occurrence, de la même manière que la grippe n’est pas comprise comme un problème individuel (on ne cherche pas à traquer celui qui nous a contaminé, mais on réfléchit à des plans de vaccination) mais un sujet d’épidémiologie collective, alors il en est de même pour les impacts environnementaux. On utilise l’ACV pour comprendre les liens de causalité dans la structure et on change la structure pour moduler ces liens de causalité.

L’aboutissement de cette trajectoire, c’est la naissance d’une ACV adaptée aux économies planifiées et démocratiques. La démocratie, en tout cas l’émancipation, devra s’étendre à la production, comme ce fut le cas pour la production du soin en France avec la création de la sécurité sociale portée par les communistes et la CGT. Il n’est jamais assez rappelé que nos « démocraties » laissent prospérer des logiques de dominations quasi-féodales dans la sphère de la production. Les humains vivant dans les régimes dits démocratiques passent une écrasante majorité de leur temps au travail, sous un régime anti-démocratique où ils n’ont pas leur mot à dire sur ce qu’ils produisent, ni pourquoi, ni comment. Une fois décidé collectivement ce que l’on produit, et comment on le produit, la notion de responsabilité individuelle par la consommation s’efface. Dans une économie démocratique et planifiée, la causalité entre la consommation et l’impact est rompue, parce que le niveau de production n’est pas défini par les signaux de demande agrégés (il ne l’est pas totalement non plus dans l’économie capitaliste chaotique qui oscille entre les phases de surproduction et les crises), mais par la délibération et la planification.  Dans une telle économie, il n’y a pas d’impact lié au fait de se nourrir, de se loger, de se déplacer, seulement un impact associé à l’organisation sociale pour nourrir, loger, déplacer.

QUANTIFICATION, MYSTIFICATION ET GOUVERNANCE

L’attrait pour l’ACV, le mien y compris, provient de sa capacité à fournir des quantifications, des nombres.  On pourra conclure hâtivement sur le résultat d’une unique ACV qu’une alternative A est 2.5 % moins impactante qu’une alternative B. Sans analyse complémentaire, utiliser ce résultat pour soutenir que choisir A plutôt que B constitue déjà un « pas dans la bonne direction » est une mystification. Ces 2.5 % sont totalement négligeables par rapport aux nombreuses incertitudes en jeu. Sans analyse d’incertitude et de sensibilité, nous passons à côté du fait qu’altérer une seule hypothèse mineure, fondée sur à peu près rien, pourrait faire rendre A 50% plus impactant que B. Et si la différence était de 25% ou de 250% ? Je serais tenté de dire que cela n’a toujours pas beaucoup plus de valeur sans analyse complémentaire. Si l’on veut produire des nombres par son analyse, on doit au moins essayer d’en produire pléthore, tester le plus d’hypothèses, étudier l’ensemble du champ des possibles et comprendre comment la conclusion réagit aux hypothèses. L’intérêt d’une étude réside principalement dans la compréhension quantitative du système étudié, pas dans le résultat d’impact final qui isolé, ne veut rien dire.

Alors est-ce qu’une bonne analyse d’incertitude et de sensibilité pourra nous sortir de cette mystification ?  Tout dépend de comment elle est faite. Il m’apparaît clair qu’une analyse d’incertitude seule, fournissant des distributions de nombres, résultant de propagations d’incertitudes qu’on aura définies sur nos paramètres d’entrée ne permet pas de démystifier. Si un nombre seul est mystificateur, dix mille nombres formant une distribution représentant l’incertitude du modèle en sortie sont peut-être dix mille fois plus mystificateurs. Là où le nombre seul apparait clairement insuffisant et ne trouble que le novice, une jolie distribution a des apparences de travail bien fait et fait baisser la garde. En rajoutant une couche mathématique, on peut augmenter le potentiel séducteur de la modélisation. Maintenant s’offrent à nous moult indicateurs numériques supplémentaires : moyenne, médiane, quantiles, probabilité etc. Mais rien de tout ça ne défait la devise de la modélisation : « GIGO », Garbage-In, Garbage-Out. Seule l’analyse de sensibilité globale nous dira comment le garbage-out dépend du garbage-in. On peut dire que le travail de compréhension de l’incertitude et de la sensibilité d’un modèle consiste à assumer et montrer à quel point les résultats sont conditionnels. Tout résultat est conditionnel, toute probabilité en sortie du modèle est conditionnelle à toutes les hypothèses, à l’absence d’événements imprévus, à la permanence du système économique etc.

Une analyse de sensibilité globale, poussée jusqu’à la structure du modèle, et pas seulement ces paramètres, constitue donc le maximum que l’on puisse faire en restant dans domaine de la quantification. Mais Il est remarquable qu’une partie des chercheur.es, mathématicien.nes, statisticien.nes qui ont façonné les bijoux que sont les méthodes computationnelles d’analyse de sensibilité globale, sont engagés plus généralement pour une prudence épistémique et politique vis-à-vis de l’usage des modèles, et des nombres. Andrea Saltelli, une des figures de l’analyse de sensibilité participe notamment à l’élaboration et la défense d’une éthique de la quantification (Saltelli et al., 2020). Cette éthique est décrite comme l’effort « d’illumination itérative de l’obfuscation associée à la légitimation par la quantification » (Sareen et al., 2020). Il s’agit d’une opération de démystification, menée par les spécialistes de la quantification eux-mêmes, tout à fait conscient du potentiel hypnotisant des chiffres, qu’ils soient produits par les statistiques descriptives du « réel » (prenant forme par sa quantification) ou en provenance de « Model-Land » (Thompson & Smith, 2019).

La quantification pour éclairer, mais aussi légitimer la décision est une anthropologie particulière, dont le juriste Alain Supiot, fait une formidable étude dans un ensemble de cours au Collège de France et ordonné dans un  ouvrage intitulé « La gouvernance par les nombres » (Supiot, 2015). Cette gouvernance est la fin du gouvernement par les Humains, par la loi, par la justice, pour une gestion de l’Humain par la quantification et l’évaluation d’objectifs chiffrés. Supiot souligne la rupture historique que constitue l’utilisation des mathématiques pour décider et gouverner, dont le développement des statistiques poussé par les administrations étatiques constitue un exemple archétypal. Cette gouvernance par les nombres se constate partout où le politique recule pour faire place à la gestion.  Elle est essentielle à la légitimation de l’extrême centre (Serna, 2019) qui cache sa politique extrême de classe derrière un discours technocratique mobilisant les chiffres. L’obsession pour la croissance du PIB comme indicateur de santé de la société, ou la règle absurde, parfaitement arbitraire des 3% de déficit autorisés aux états Européens en sont des symptômes saillants (Priewe, 2020). Le champ des possibles, le règne du politique, est limité par l’obtention d’objectifs chiffrés sur des indicateurs numériques décideurs d’horizon. La gouvernance par les nombres telle que pratiquée dans le capitalisme tardif, est le mode politique de la fin de l’Histoire; Le projet communiste a été éradiqué, plus aucun projet politique ne menacera l’extension du capital, et il ne reste plus qu’à garder un œil sur les compteurs de la machine, moduler les valeurs des variables fondamentales du capitalisme, ad eternam, avec « responsabilité ». Cette « responsabilité », une autre composante essentielle du discours d’extrême centre, et de toute la droite, est celle du comptable redevable devant son employeur qu’est le capital.

En écrivant ce texte, je fais une pause et vois sur mon téléphone qu’un sondage montre que 58 % des français seraient favorables à avoir un patron comme chef du gouvernement, et que 68% pensent que les gouvernements ne comprennent pas les réalités auxquelles les entrepreneurs sont confrontés. On notera au passage que le sondage et la création de l’opinion public (qui n’existe pas, cf. Bourdieu) sont évidemment une parfaite illustration du rôle de légitimation joué par les chiffres. L’article bfmtv l’accompagnant démontre la qualité de tract pro-capital honteux de cette commande de sondage et de son analyse. Toujours est-il que le contenu et « résultat » du sondage servent mon propos donc je décide de croire qu’il dit quelque chose de la société. Car quelle plus belle démonstration de « l’aplanissement du monde » décrit par Supiot peut-on trouver ? La politique ne devrait simplement être que bonne gestionnaire des « réalités » s’imposant naturellement aux entreprises privées, seuls collectifs de production valables et naturels. Outre le fait que cela veuille évidemment dire «  On veut un patron comme Président pour qu’il achève le droit du travail, diminue son « coût », et supprime tout frein à l’accumulation infinie du profit », le plus grave est sans doute l’appauvrissement dramatique des prétentions de la politique dans une telle vision. La politique n’est pas censée se contenter de « connaitre des réalités » pour en piloter l’évolution au sein d’un système économique et social donné, elle est censée produire ces réalités.

Mais la gouvernance des nombres est-elle intrinsèquement associée au capitalisme ? Pas du tout. Dans Anti-Duhring, Engels décrit la phase d’extinction de l’état après la dictature du Prolétariat (Engels, 1878). Lénine y consacre de nombreuses pages dans L’Etat et la Revolution (Lénine, 1917). Une fois l’Etat bourgeois aboli, la dictature du prolétariat prend le contrôle du « pouvoir spécial de répression » que constitue l’Etat. Cette dictature temporaire, par opposition à la dictature permanente de la bourgeoisie, permet l’instauration du système communiste sans classe, mais une fois que celui-ci est actif, la structure étatique et sa bureaucratie dédiée à son maintien, s’éteignent de par elles-mêmes. Il n’y a plus de système de classes à préserver et l’Etat comme outil de préservation de ce système disparait. Et vient alors une nouvelle ère qui nous intéresse ici : 

« L’intervention d’un pouvoir d’Etat dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l’autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des opérations de production. L’Etat n’est pas « aboli », il s’éteint.» (Engels 1878,  pp. 301-303 de la 3e édit. allemande).

Cette administration des choses est une gouvernance par les nombres, dont le Gosplan soviétique, en charge de la planification de l’économie, incarne un exemple évident. Pourtant, jamais l’Etat soviétique, compris comme ce pouvoir spécial de répression, ne pourra s’éteindre et laisser place à une simple administration des choses.  Dans l’URSS de Staline, la bureaucratisation, à savoir la permanence d’une classe à part de bureaucrates confisquant la démocratie des travailleurs pour son intérêt constituera une perversion des écrits séminaux de Engels, Marx et de Lénine, qui exprimera son opposition à une telle dynamique lors de la prise de pouvoir du dictateur. Cette bureaucratisation, ainsi que la guerre pour la survie, contre les tsaristes, puis contre l’Allemagne Nazie, et enfin contre le monde capitaliste pendant la guerre froide, vont confisquer la gouvernance par les nombres. Malgré sa perversion, la gouvernance par les nombres soviétique transformera un état féodal tsariste arriéré en une puissance mondiale où la santé, le logement et l’éducation sont fournies à des millions de soviétiques. La gouvernance communiste par les nombres permettra aux pays aux économies planifiées de dominer les puissances capitalistes sur de nombreux indicateurs de développement humain, comme la santé, l’éducation, le logement, l’émancipation des femmes etc. comme le démontrent des travaux étudiant ces variables (Cereseto & Waitzkin, 1986.; Lena & London, 1993; Navarro, 1992). L’obsession socialiste pour la quantification est contenue dans l’enthousiasme de Lénine lors de son discours au Soviet de Petrograd en 1917 : “Le socialisme, c’est la comptabilité. Si vous voulez enregistrer dans les comptes chaque morceau de fer et de tissu, alors ce sera le socialisme” (Lénine 1955, t. XXVI, 261).» (Mespoulet, 2012) .

La quantification et l’approche scientifique communiste de la société, allant jusqu’à des propositions futuristes, trop pour la technologie de l’époque, de gestion cybernétique par ordinateur de l’ensemble des flux de la société, s’accompagnent d’un intérêt pour des variables qui dépassent la comptabilité des flux de produits économiques. La statistique soviétique s’intéresse à l’alphabétisation, aux loisirs, à l’économie intra-familiale, la libération du temps libre, la gestion du temps dans les foyers, ou l’évolution du temps des tâches ménagères, notamment avec la volonté de libérer le temps des femmes pour leur permettre de rejoindre les activités sociales et politiques (Mespoulet, 2012) .  Mais surtout, le projet communiste veut, au moins sur le papier, démocratiser la statistique : 

‘Dans la société capitaliste, la statistique était un domaine de la compétence exclusive des ‘gens de l’État’ ou de spécialistes étroits, nous devons la porter dans les masses, la populariser pour que les travailleurs apprennent progressivement à comprendre eux-mêmes et à voir comment et combien il faut travailler, comment et combien on peut se reposer…’ (Lénine 1955, t. XXI, 259).’ 

Ce n’est malheureusement pas cette vision démocratique de la connaissance et de la politique qui vivra en URSS Stalinienne. Pourtant, cette inspiration de Lénine constituait déjà une intuition de l’éthique de la quantification et il rappelle le magnifique appel de Funtowicz et Ravetz (1990) : “The demystification of the mathematics of uncertainty is therefore a central part of the programme for the democratization of scientific expertise.” La bureaucratie comme classe dominante de l’URSS et la guerre permanente, intérieure et extérieure, empêcheront cette démystification, et transformeront les indicateurs économiques comme fins plutôt que comme moyens, menant à la falsification des chiffres par les différents acteurs politico-économiques pour éviter la sanction de la nomenklatura.

Je ne pense pas que la gouvernance par les nombres soit intrinsèquement un problème. Une position peu étonnante pour un modélisateur, qui plus est désirant voir advenir un nouveau monde.  Compter des trucs est l’apanage de tout système d’organisation économique et d’explication du monde. Plus qu’expliquer le monde, il le fait apparaître. Quand Auguste Comte se met à quantifier la société au 19ème siècle, il la fait apparaître en tant que telle, comme objet de la « Physique Sociale », ancêtre de la sociologie. Quand Elisée Reclus quantifie les interactions entre les Humains et leur environnement, il fait apparaitre l’environnement en tant que tel, qu’il nomme « Géographie Sociale », ancêtre de l’écologie. L’ACV fait apparaitre l’interdépendance entre la production de la société et la destruction de l’environnement et des Humains et permet d’en informer les arbitrages. Elle peut produire une vision du monde oppositionnelle si elle ne se contente pas de fournir des métriques pour servir la gouvernance par les nombres du capitalisme. Comme formidable machine à produire du nombre par millions, l’ACV peut aussi servir le projet de mystification de la quantification propre au capitalisme et au communisme bureaucratique autoritaire.

 Une différence d’impact de 2% pourra servira d’argument publicitaire, une diminution d’impact de 3% servira de preuve au « verdissement » d’un groupe pétrolier et plus grave encore, les choix méthodologiques feront varier les conclusions d’une ACV dans un sens ou dans l’autre. Il n’y aucun problème à ce que la méthodologie fasse l’objet de discussions scientifiques. Le problème survient par exemple avec la multiplication des Product Category Rules (PCRs), ensembles distincts de principes méthodologiques à suivre pour effectuer une ACV (Konradsen et al., 2024). Ces PCRs servent à produire des déclarations Environnementales de Produits (EPDs) ayant une valeur administrative et sur lesquelles la législation s’applique, et pourrait s’appliquer plus fortement à l’avenir. Avec une vingtaine d’organisations en Europe pouvant émettre leurs propres PCR pour leurs propres secteurs, résultant de compromis entre l’adminsitration, la science et l’industrie, la variabilité des EPDs possibles explose (Konradsen et al., 2024).  Là encore, on peut mobiliser Supiot qui souligne comment la doctrine « Law and Economics » des Chicago Boys (Hayek, Friedmann etc.) a fait de la loi et de la régulation une marchandise comme une autre. Il existe alors un supermarché mondialisé des lois et des régulations et ces dernières ne constituent plus un tiers hétéronome, produit des décisions politiques, encadrant les activités économiques des agents privés. Elles sont ramenées au même plan que l’ensemble des objets économiques et des ressources. Le capital pourra alors se délocaliser pour avoir accès à des régulations plus souples, comme il se déplace vers de régions où la  main d’œuvre est plus exploitable. Les paradis fiscaux sont un exemple de pays ayant dédié leurs économies à « produire » de la régulation attrayante. L’ACV et ses PCRs peuvent devenir une nouvelle allée de ce supermarché. Pour caricaturer mais pas tant que ça, on pourra affirmer que notre baie vitrée est une fenêtre plutôt qu’une porte pour dépendre de PCRs plus avantageuses, et artificiellement « diminuer » l’impact environnemental de notre produit. 

LA PROSPECTIVE ET LA FERMETURE DU FUTUR

L’un des plus gros potentiels de mystification pour l’ACV se trouve dans sa branche prospective, qui est celle où je travaille le plus. Comme Bohr (ou un autre Danois) le disait « Det er svært at spå, især om fremtiden », à savoir « Il est difficile de prédire, surtout quand il s’agit de l’avenir ». Une version qui fonctionne mieux ici (Bohr était très cool mais ne faisait pas d’ACV et se contentait minablement de poser les bases de la physique quantique) serait de dire que tout le défi de la modélisation, de la quantification et de son utilisation, qu’il soit scientifique, politique ou philosophique, est décuplé par la prospective. Modéliser en ACV non-prospective, c’est déjà « prédire » quelque chose sur le monde actuel, mais alors modéliser en prospective, c’est « prédire » doublement. Comme il est d’usage, j’écris dans mes papiers que « L’ACV prospective ne prédit pas le futur, mais propose des visions de futurs possibles selon blabla ». Mais je n’y crois pas vraiment. Attention, je ne crois pas prédire le futur, mais je crois surtout que c’est effectivement, c’est-à-dire dans l’effet, ce que l’on fait. La science est une activité performative, dont les énoncés sur le monde qu’elle étudie agissent sur ce dernier. Bourdieu le dit clairement (pour une fois) et longuement (comme toujours), dans « Language et pouvoir symbolique » (Bourdieu, 1991) :

 « Comment ne pas voir que la prévision peut fonctionner non seulement dans l’intention de son auteur, mais aussi dans la réalité de son devenir social, soit comme self-fulfilling prophecy, représentation performative, capable d’exercer un effet proprement politique de consécration de l’ordre établi (et d’autant plus puissant qu’elle est plus reconnue), soit comme exorcisme, capable de susciter les actions propres à la démentir? […] La science la plus neutre exerce des effets qui ne le sont nullement : ainsi, par le seul fait d’établir et de publier la valeur prise par la fonction de probabilité d’un événement, c’est-à-dire, comme l’indique Popper , la force de la propension que cet événement a de se produire, propriété objective inhérente à la nature des choses, on peut contribuer à renforcer la «prétention à exister», comme disait Leibniz, de cet événement, en déterminant les agents à s’y préparer et à s’y soumettre ou, au contraire, les inciter à se mobiliser pour le contrecarrer en se servant de la connaissance du probable pour en rendre plus difficile, sinon impossible, l’apparition. » (page 197)

Avec la prospective, cet effet performatif est évident, et énoncer une probabilité d’occurrence d’un impact dans le futur modifie cette probabilité même, rendant sa capture impossible. Ou plus précisément, il rend cette probabilité énoncée conditionnelle à que son énonciation n’ait aucun effet sur le cours des choses, mais quel intérêt alors ? On voit là une tension propre à l’ACV prospective, que j’ai commencé à toucher du doigt dans un papier (Jouannais et al., 2024) et quelques autres endroits, qui réside dans la nécessité de positionner l’étude par rapport aux acteurs dont les actions auront un effet sur le système étudié. Si l’on dit qu’une ACV prospective a pour but d’éclairer les développeurs des technologies pour en guider la R&D dès les premiers étapes (van der Giesen et al., 2020), alors on considère que ces développeurs vont en effet répondre à notre guidance, car sinon à quoi bon ? Dans ce cas-là, il n’y a pas d’incertitude (probabilité =1) quant aux choix des développeurs, et plus largement de tous les acteurs impliqués, pendant la phase de développement. La forme future et finale du système étudié est, par définition du but de notre ACV, la forme vers laquelle notre étude guide les acteurs. Elle est inconnue au début de l’étude, mais cette dernière a justement pour but de la déterminer. Dans ce cas la probabilité et l’incertitude restent pertinentes pour l’évolution du système qui ne répond pas à notre guidance, qu’on rangera alors dans l’arrière-plan et qui suivra des scénarios plus ou moins incertains. On peut dire que l’ACV informe alors l’Avenir du système, sur lequel on peut agir, qui dépend du Devenir de l’arrière-plan, grossièrement de l’économie mondiale, qui suit son cours. Chez Arendt, l’avenir est ouvert par l’action mais le devenir échappe au contrôle ; chez Deleuze, le devenir n’est pas un futur à atteindre mais un processus de transformation. Pour éviter toute mystification, l’ACV prospective (la modélisation prospective en général) doit se positionner quant à sa vision du futur : où est l’avenir, où est le devenir ? Dans son utilisation pour « guider » le développement, l’ACV réserve le devenir à l’arrière-plan, qui devient ce que lui imposent les dynamiques socio-économiques globales modélisées par les IAMs. L’Avenir est pour le premier plan, où les acteurs agissent en fonction des résultats de l’ACV. Il y a deux problèmes à cela : 1) Considérer que les acteurs de premier plan n’ont pas de Devenir. 2) Considérer que l’arrière-plan, c’est-à-dire l’organisation socio-économique mondiale, n’a pas d’Avenir.

Le premier problème survient en niant la nature d’agent économique sous le capitalisme des acteurs censés être guidés par l’ACV. La version la plus évidente de ce problème serait de considérer que l’acteur va suivre l’option environnementalement optimale une fois informé, cette option devenant alors la « prédiction ». Ce positionnement revient à aligner artificiellement les producteurs de l’ACV avec les producteurs du système, alors que ces derniers sont déterminés dans leur devenir et donc dans leurs choix par leur position dans les rapports sociaux du système économique leur imposant la recherche de profit. La négation du devenir est patente lorsque le système étudié n’est pas lié à un acteur économique explicite mais est traité comme une technologie pure flottant en dehors de tout système économique, de toute agentivité.

Dans ma thèse, je m’intéressais au futur impact environnemental d’une hypothétique technologie qui consisterait à fournir une molécule bioactive produite par des microalgues à des poissons d’élevage pour améliorer leur santé. Ni la molécule, ni la microalgue n’avait été trouvée, et je me demandais s’il était possible d’anticiper l’impact environnemental de cette technologie, afin de savoir si cela valait la peine de commencer à chercher ces molécules. Dans cette utilisation de l’ACV pour la planification, visant à orienter les investissements de temps et de ressources dans certains développements (i.e., cela vaut-il la peine de commencer à chercher ?), je ne pouvais pas me contenter de définir des scénarios d’avenir possibles. Cela consisterait à produire des scénarios distincts, calculer leurs impacts, et les présenter comme tous plus ou moins possibles, comme des images des avenirs vers laquelle la technologie pourrait se diriger. Une telle approche négligerait le devenir du développement technologique aléatoire que constitue la suite d’évènements chaotiques séparant un concept de laboratoire d’un déploiement industriel de marché.  Considérer ce devenir nécessite de prendre un regard extérieur sur le processus de développement, et de tenter de capturer son signal probabiliste. Ainsi, décider de soutenir la recherche de cette technologie microalgale, c’est initier un processus incertain qui pourrait autant mener à de larges photobioréacteurs surchauffés pour une molécule à très haute valeur produite dans le nord d’une Allemagne peu ensoleillé, qu’à de petits photobioréacteurs à faible consommation dans le sud de l’Espagne. Cela ne constitue pas deux scénarios « disponibles », offerts aux choix des acteurs, mais une incertitude liée au devenir chaotique du processus de développement. Il ne s’agit pas d’une variabilité géographique, mais d’une incertitude épistémique quant à la suite d’événements qui séparent le feu vert pour la technologie et son déploiement, quelque part, dans une certaine modalité. Sans plus d’information, on pourrait considérer conservativement les deux scénarios géographiques équiprobables, parmi tant d’autres, et produire un signal probabiliste d’impact capturant le devenir, tel que perçu à notre instant, de cette technologie.

Le deuxième problème, la négation de l’avenir des directions socio-économiques globales de l’arrière-plan, est entièrement contenu dans la simple dénomination d’arrière-plan : le théâtre du monde qui évolue par lui-même, selon son devenir, et sur lequel la petite scène qu’est le premier plan de notre système vient se greffer. Rappelons-nous que mon propos n’est pas de dire que la division arrière-plan/premier plan n’est pas judicieuse et pratique, et qu’elle ne permet rien. Le but ici est de souligner comment la pratique, même dans ce qu’elle a de scientifiquement sain et de pragmatiquement intelligente, rend l’ACV compatible avec la continuation de l’ordre socio-politique actuel.  Ici, l’arrière-plan est par définition ce sur quoi on n’a pas la main, et nos études se contentent de jouer sur les paramètres de nos systèmes de premier-plan en subissant la marche du monde. Le discours associé est évidemment compatible avec l’apathie politique. Mais quelle est cette marche du monde ? Elle est modélisée grâce à la grande avancée que constitue la possibilité d’utiliser les projections des Integrated Assessment Models (IAMs) pour produire des bases de données correspondant à des projections d’économies futures (Sacchi et al., 2022). De Bortoli et al., (2025) ont fourni une bonne discussion des limites et des dangers de l’utilisation des IAMs et des scénarios SSPs pour l’ACV prospective. Au-delà des problèmes des modèles eux-mêmes, on peut se concentrer sur le message porté par leur utilisation. La plupart des IAMS les plus utilisés sont des modèles d’optimisation, à l’économie néoclassique, supposant la croissance même dans les scénarios les plus « durables ». Il y a un vrai besoin de développer des couples de SSPs et de d’IAM portant des ruptures politico-économiques marquées, comme des scénarios post-croissance, des économies planifiées, non capitalistes, etc. Le champ des possibles représenté par les scénarios SSP est très peu imaginatif et nous pousse à chercher des « solutions » dans un espace restreint, dans un statuquo plus ou moins quo. Paradoxalement, le champ des possibles peut paraitre plus réduit par le fait de présenter six scénarios plutôt qu’un seul. Avec un seul scénario, on comprend bien la valeur illustrative, incomplète et partielle du devenir que l’on propose. Avec six, on peut avoir l’impression que l’ensemble du devenir possible est couvert.

Cet effet de sentiment de complétude, de couverture satisfaisante du champ des possibles, nous l’avons abordé indirectement plus haut pour ce qu’il s’agit du potentiel mystificateur des distributions de valeurs d’impacts. Plus généralement, présenter des scénarios considérés comme probables, parce que contenus dans le devenir de nos organisations présentes, finalement traiter le futur comme un objet réel existant quelque part dans le futur et dont l’exercice consisterait à le circonscrire, c’est traiter l’avenir de l’humanité comme un lancer de dé. Un lancer de dé dont les probabilités associées dépendent de phénomènes physiques, et qui constitue une expérience mathématique, niant ainsi l’agentivité des sociétés humaines qui agissent sur ce lancer. Il serait totalement incohérent de ma part d’affirmer que les sociétés humaines ne sont pas mathématisables et en partie prédictibles dans leurs dynamiques, mais il s’agit ici de mettre en point d’honneur à ne jamais fermer le futur que l’on se permet d’explorer, en distinguant bien le devenir de l’avenir et en laissant une grande place à celui-ci. En pratique, garder le futur ouvert, nécessite de résister à l’injonction technocratique à traiter le futur comme le sujet d’une incertitude probabiliste, qui est l’un des fondements du mouvement de la science post-normale (Funtowitz et Ravetz, 1993) et en particulier de l’appel d’Andy Stirling. Dans « Keep it complex »(Stirling, 2010), il rappelle que l’incertitude ne doit pas être réduite à sa dimension probabiliste, qui, comme le disait déjà Knight (Knight, 1921), n’est justement pas une « incertitude » puisqu’elle totalement caractérisée (par les probabilités). Cette incertitude probabiliste, de type « risque » s’applique rarement aux questions que l’on pose aux grands modèles mêlant environnement et société. Ces questions mobilisent souvent des incertitudes plus profondes, non-probabilistes, de type ambiguïté voire ignorance, que Stirling replace sur sa matrice de l’incertitude. Cette matrice permet de qualifier le type d’incertitude en fonction du degré de connaissance des événements modélisés, et de la connaissance des probabilités associées. Une ACV se voulant oppositionnelle cherchera toujours à présenter les incertitudes qu’elle manipule sur cette matrice.

Matrice d'incertitude d'après (Stirling, 2010)

Je pense qu’il existe un autre axe fondamental à cette matrice, qui représenterait le degré de contrôle qu’ont les personnes en charge de l’étude, et donc de la caractérisation de l’incertitude, sur les acteurs dont les actions futures vont en effet faire advenir les situations qui sont aujourd’hui incertaines. Cela signifie qu’il faut clairement situer la position des personnes caractérisant l’incertitude par rapport à celles qui ont « le pouvoir » de faire prendre certaines valeurs aux variables du modèle. En pratique, pour revenir à mon exemple sur la production de molécules microalgales précédent, le fait de ne pas savoir où les photobioréacteurs seront déployés en Europe est lié au fait que je, et nous, scientifiques, analystes, n’avons pas de contrôle sur le choix de cette localité une fois la molécule découverte. L’incertitude associée, qu’on choisira de traiter de manière probabiliste ou non, est due à l’absence de moyen de contraindre le développement, de s’assurer que le développement suivra les résultats de l’étude elle-même. Un tel axe est essentiel pour compléter la matrice de Stirling, mais aussi les distinctions plus courantes entre incertitude épistémique, dûe à un manque de connaissance, et incertitude ontologique ou aléatoire, dû au processus modélisé lui-même et qui est donc irréductible. Ces deux dernières distinctions, les plus couramment utilisées pour qualifier nos incertitudes en modélisation, omettent totalement de remarquer et d’indiquer la pluralité des subjectivités mises en jeu : il y a des phénomènes, certains sont incertains par essence (chaotiques), d’autres nécessitent qu’on les connaisse mieux. Mais qui est ce on ? En prospective, les « phénomènes » incertains sont en grande partie les décisions des acteurs. On pourrait appeler cet axe, l’axe de polycentricité, puisqu’il reconnait la multiplicité des acteurs et des intérêts qui forme un ensemble polycentrique nécessitant de dépasser une vision de l’incertitude comme une propriété des phénomènes et de leur connaissance pour en faire un objet naissant aussi de la confrontation d’une multiplicité d’acteurs. On remarquera que la caractérisation de l’incertitude comme irréductible ou aléatoire indique en fait ce qu’il faudrait obtenir pour la réduire : obtenez de la connaissance et vous réduirez l’incertitude épistémique, là où vous ne pourrez rien faire pour l’irréductible. De la même façon, une incertitude due à la polycentricité disparait lorsque que les intérêts de l’acteur qui fait advenir la valeur de la variable considérée s’alignent avec ceux des analystes statuant sur cette incertitude. Par exemple, plus l’économie tend à être planifiée démocratiquement, plus les intérêts s’alignent, plus « l’incertitude » associée diminue. Je m’arrête là car il faudrait que j’écrive quelque chose de plus opérationnel dans un véritable article. En ajoutant cet axe, limitant ainsi le potentiel de mystification associé à la caractérisation des incertitudes, on s’assure de ne pas fermer le futur en présentant des objets purement mathématiques et artificiellement débrassés de leur contenu politique.

Mais au-delà d’un traitement de l’incertitude qui ne ferme pas le futur, on peut marquer encore plus clairement la distinction entre avenir et devenir en faisant appel à la découverte de scénarios (Scenario-Discovery). Je l’ai mobilisée en ACV prospective dans deux articles scientifiques (Jouannais et al., 2024,2025) et l’idée générale est simple. L’inverse de la découverte de scénarios, c’est ce qu’on fait habituellement en prospective : on cherche à établir à priori des scénarios plus ou moins possibles, plus ou moins probables, en mobilisant un arsenal de techniques participatives,  plus ou moins divinatoires. En pratique cela peut aussi consister à définir des lois de probabilités pour les paramètres d’un modèle et les propager par Monte Carlo pour obtenir un nuage de points en sortie que vous pouvez interpréter comme la probabilité d’impact (pour une ACV). La découverte de scénarios renverse le problème. Vous définissez ce que vous voudriez obtenir, par exemple que votre système soit moins impactant qu’un autre, et vous trouvez les scénarios (les groupes de valeurs des paramètres d’entrée) qui vous permettent d’attendre l’objectif. En pratique, il s’agit de simuler un très grand nombre de cas, sans connaissance préalable minimum si ce n’est des bornes minimales et maximales (sans aucune recherche et aucun expert supplémentaire je peux affirmer que la température moyenne de l’atmosphère en 2080 sera entre -20 et + 50 °C), et utiliser un algorithme pour rechercher les groupes de cas qui remplissent l’objectif.

Le potentiel oppositionnel de cette approche est très grand. Il permet de ne pas se forcer à définir des probabilités mathématiques en entrée quand la situation ne devrait pas le permettre. On peut appliquer des probabilités en entrée là où le devenir domine, et appliquer l’algorithme là où c’est l’avenir qui règne. La méthode vous trouve alors des avenirs qui remplissent l’objectif voulu, en connaissant le devenir probabiliste sur certains paramètres. Vous pouvez alors utiliser les résultats de deux façons. Premièrement, pour guider notre avenir, c’est-à-dire travailler à faire advenir les scénarios découverts. L’incertitude probabiliste reste alors limitée aux paramètres sur lesquels on aura décidé que notre travail n’agira pas, typiquement les phénomènes naturels mal compris, les processus socioéconomiques sur lesquels on n’a pas la main etc. Mais il n’y a pas « d’incertitude » quant aux valeurs des paramètres de l’avenir circonscrits par l’algorithme ; ils sont ceux vers quoi on va.  Vous pouvez aussi le faire sans aucune incertitude probabiliste, en traitant tous les paramètres de manière identique, susceptibles d’être circonscris par l’algorithme, et réfléchir à comment faire advenir ces situations. Et que faire s’il apparait que ces scénarios découverts apparaissent impossibles ? Très bien, vous avez déterminé que la probabilité d’atteindre votre objectif est de 0, alors que vous ne pouviez pas définir de probabilité en entrée. Il est bien plus facile de réfléchir à des probabilités pour un groupe de scénarios particuliers que de réflechir aux lois de probabilités, souvent dépendantes, pour chaque paramètre.

De telles approches permettent de démystifier l’incertitude et la prospective parce qu’elles sont aussi réinterprétables et réutilisables facilement. Je m’explique. Quand une équipe d’experts fait de la prospective et finit par publier une probabilité en sortie d’un modèle, même avec la plus grande transparence et honnêteté intellectuelle possible, elle cache malgré tout ses hypothèses, ses probabilités d’entrée dans les entrailles de ses modèles incompréhensibles par les gens. Même leurs collègues n’ont pas le temps d’aller tout regarder. La probabilité publiée apparait alors, de par la division du travail et les conditions de sa production, comme un objet mathématique fétichisé, c’est-à-dire qu’elle prend un rôle indépendant des hypothèses qui la soutiennent. Elle devient LA probabilité de l’événement, et plus seulement le résultat d’un travail avec une question et des hypothèses circonscrites. En d’autres termes, on oublie qu’elle est conditionnelle (P(Evenement | toutes nos hypothèses).  Elle est répétée dans un premier article, dans un second etc., et on finit par entendre en fin de chaine du téléphone arabe qu’il y a 5% de chances que nous restions sous les 2°C avant 2100 (Raftery et al., 2017). Cette information telle quelle est inutilisable et dépolitisante parce que les probabilités en entrée du modèle sont autant sur des variables démographiques et socioéconomiques donc sur lesquelles on peut agir, que naturelles (réaction du climat aux émissions). Encore une fois, c’est expliqué dans l’article en lui-même, mais la probabilité une fois traitée par la sphère médiatique est fétichisée, et effectivement réduite à un objet mathématique de même nature que la probabilité d’obtenir un 6 avec un dé non pipé. Pour poursuivre sur cet exemple, les auteurs de l’étude ont ensuite publié un nouveau travail (Liu et Raftery, 2021) qui met en avant l’avenir plutôt que le devenir en montrant qu’il faudrait que les états augmentent leurs taux de réduction annuels des émissions de gaz à effets de serre de 80% pour espérer ne pas dépasser les 2°C. La probabilité de ne pas les dépasser si le taux correspondait à ce que les états avaient promis lors de l’accord de Paris (ils sont quasiment tous très en dessous des promesses) serait de 26%. Mais on voit bien déjà que cette probabilité et l’information associée est moins opaque et fétichisée : on a sorti un paramètre d’entrée du modèle de la probabilité pour déterminer la valeur qu’il devrait avoir pour obtenir l’objectif. On affirme donc un avenir, politique, décidable, plutôt qu’un devenir mathématique naturalisé. Le niveau supérieur serait justement la découverte de scénarios en sortant TOUS les paramètres sur lesquels on peut agir, et présenter les groupes de valeurs de ces paramètres qui permettent d’atteindre l’objectif. Même pas besoin de se casser la tête à trouver les corrélations entre certains, on les considère tous indépendant à priori et on présente ces groupes. Pas besoin surtout, de faire des hypothèses sur la croissance économique, sur la démographie, sur l’intensité carbone de la croissance, l’algorithme vous dira comment elles devraient être pour atteindre l’objectif. Tout le monde a alors accès aux entrailles du modèle en observant ces groupes, peut réfléchir à s’ils sont possibles, et si oui comment. Il n’y a plus une probabilité fétichisée mais un ensemble d’avenirs à la vue de tous. En bout de téléphone arabe, les médias (indépendants et socialisés évidemment) partagent les caractéristiques de ces scénarios, qui stimulent la discussion plutôt que l’apathie et le défaitisme. Et s’il n’y a pas de solution possible dans le système économique actuel, on en prend note et on le change. 

RéSIGNATION DU PLOMBIER

L’ACV a le défaut d’avoir énormément de qualités. En cela, elle bénéficie d’une forme d’ effet de halo , ce biais cognitif qui nous fait attribuer de nombreuses qualités supplémentaires à quelque chose qui en a démontré simplement quelques-unes. Parce que l’ACV a en effet une capacité à quantifier de nombreuses composantes du système à l’interface entre anthroposphère et écosphère, on est amené à fétichiser ses résultats comme des attributs réels des produits et des décisions étudiées. Les nombres hypnotisent, donnent une impression de véridiction, et la multitude de ceux-ci et l’étendue des procédés modélisés donnent une impression de complétude. L’ACV apparaît alors comme l’analyse systémique par excellence. Si elle prend « tout » en compte, alors pourquoi faire autre chose ? En plus, elle est relativement simple pour une approche qui prend tout en compte, on peut même en faire encore plus rapidement avec l’IA… Elle pourra alors fournir à foison des millions de nombres, pour des dizaines de cahiers des charges différents, et le même nombre de régulations sectorielles, remplissant le supermarché des régulations du néolibéralisme et de sa gouvernance par les nombres. Elle construira des abstractions mathématiques cachées dans des densités de probabilités en y mélangeant avenir et devenir, politique et physique, éthiques et intérêts opposés. Elle permettra de témoigner des petits pas faits dans la bonne direction, des petits pourcents d’impacts grapillés sur la production d’un gadget inutile ayant alors mérité son label vert, ce qui permettra d’en produire 10 fois plus, compensant 1000 fois le « gain environnemental » initial. Une telle utilisation de l’ACV doit être largement questionnée, et combattue dans notre pratique.

La quantification par l’ACV est oppositionnelle quand elle est démystifiée, vulgarisée, popularisée, et qu’elle participe à créer une nouvelle compréhension du monde, éclairant les mécanismes de mort et de souffrance dans la société et travaille à les détruire. L’astronomie et la physique nous ont fait abandonner le géocentrisme et les dogmes qu’il soutenait, l’écologie et la biologie nous ont fait prendre conscience de notre place au sein du vivant, la sociologie nous a montré la fausseté des mythes politiques simplistes. L’ACV et les sciences de la modélisation pour la soutenabilité doivent faire apparaitre le continuum entre société et environnement, entre production, décisions, et souffrances infligées. Elle doit aussi prendre sa place dans la gouvernance par les nombres, mais surtout rentrer dans la lutte pour les nombres. Une lutte fondamentale pour le choix des indicateurs que nous choisissons de regarder, et ceux que nous choisissons d’ignorer. La lutte politique est en grande partie une lutte pour le choix des indicateurs qui définissent la bonne santé du monde.

Sans ça, les qualités de l’ACV la rendent aussi tout à fait mobilisable pour soutenir une marche du monde à grands pas technosolutionnistes et destructeurs. Alors oui, elle peut limiter la casse, de la même manière qu’une politique d’accompagnement du capitalisme allège temporairement la tension sociale, mais elle apparait aussi aujourd’hui comme un outil pour amender marginalement une dynamique inhérente au capital. Dans son discours lors de la prestigieuse Richard T Ely Lecture(Duflo, 2017), Esther Duflo, récompensée par le prix de la banque de Suède, suggère que l’économiste doit maintenant se considérer comme un plombier. Il ou elle doit en partie délaisser la théorie pour s’intéresser à la mise en place pratique de solutions efficaces sur des problèmes localisés, concrets, comme déterminer la meilleure façon de verser une aide au développement dans une localité donnée. Une connaissance spécialisée, empirique, utilisée par l’économiste devenu.e technicien.ne des flux du monde, mobilisé.e par les décisionnaires sur des questions d’applications de politiques données.
Je ne doute aucunement de la sincérité et de la compétence d’Esther Duflo dans son engagement pour la réduction de la pauvreté et des inégalités. Mais cette vision de plomberie me déprime, pas par rejet snob et adolescent d’une pratique moins légitime, moins grandiose que la « grande » théorie, mais parce que je pense que les dynamiques d’emballement dans les sphères sociales, politiques et environnementales sont telles qu’elles réduisent à l’insignifiance les travaux de rafistolage. L’ACV ne doit pas être un nouvel outil de la plomberie de la fin de l’Histoire. Si en tant que locataire, vous payez un loyer pour un taudis insalubre, moisi et menaçant chaque seconde votre santé physique et psychologique, et que votre propriétaire grand prince vous envoie un plombier pour simplement réparer l’évier, vous aurez raison de penser que ce plombier est ridicule, voire que c’est un enfoiré complice. Je n’ai jamais voulu être ce propriétaire, mais j’ai parfois peur de devenir ce plombier. 

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